Ecrire a un moine du Mont Athos est une experience particulière. Les lettres mettent du temps. Les réponses arrivent par paquets, parfois manuscrites, parfois tapees sur une vieille machine a ecrire reconvertie en clavier d'ordinateur. La Sainte Montagne, presqu'ile rocheuse au nord de la Grece, abrite une republique monastique millenaire ou vivent quelque deux mille moines repartis dans une vingtaine de monasteres, des skites et des ermitages. Pour qui souhaite approfondir cette geographie spirituelle, notre guide sur le Mont Athos retrace l'histoire et l'organisation de ce territoire unique.
Pourquoi parler du carême avec un moine ? Parce que le carême est ne dans le desert. Les premiers fidèles a jeuner quarante jours avant Paques etaient les ermites des deserts d'Egypte et de Palestine, au IVe siècle. Les règles du Grand Carême orthodoxe portent encore l'empreinte de leur ascese radicale. Et c'est dans les monasteres — dont la Sainte Montagne est aujourd'hui le cœur le mieux preserve — que se conserve la pratique integrale du jeune liturgique. Demander a un athonite ce qu'est le carême, c'est remonter a la source. Mais c'est aussi recevoir une parole accessible : le Père Joachim, ancien laic converti, n'a rien oublie de la condition seculiere. Il sait ce que signifie jeuner dans une famille, dans une entreprise, dans un metro bonde. Il en parle avec une compassion concrete.
Père Joachim, qu'est-ce que le carême orthodoxe pour un moine de la Sainte Montagne ?
Claire VasseurPère Joachim, vous vivez le carême depuis dix-huit ans dans un environnement entierement consacre a la prière et au jeune. Pour quelqu'un qui n'a aucune experience de l'orthodoxie, comment definiriez-vous ce que le Grand Carême represente fondamentalement ?
Père JoachimLe mot grec central est metanoia. On le traduit souvent par "repentance", mais c'est une traduction fade. Metanoia signifie litteralement "retournement de l'esprit", "changement complet de direction". Le carême est ce retournement de l'ame entière vers Dieu, ce demi-tour qu'on opere quand on s'apercoit qu'on marchait dos a la Lumière. Tout le reste — les règles alimentaires, les offices longs, les prosternations — n'est que l'echafaudage de ce mouvement interieur.
Concretement, le carême est une préparation a Paques. La Resurrection du Christ n'est pas une commémoration historique : elle est l'événement qui se renouvelle chaque annee dans la vie liturgique de l'Église. Pour y entrer pleinement, il faut s'y preparer. Comme on prepare une visite importante en mettant la maison en ordre, le carême est le grand menage de l'ame. On enleve la poussiere, on jette ce qui ne sert plus, on aere les pieces.
Mais attention : ce n'est pas une corvee. Le Père Alexandre Schmemann appelait le carême "la printemps de l'ame", "la Pentecoste de tout l'etre". Cette dimension festive du carême est très orthodoxe. Quand vous voyez les fidèles entrer dans le Grand Carême, ils ne sont pas tristes : ils sont concentres, attentifs, presque joyeux. Ils savent qu'ils s'engagent dans un voyage qui les rapprochera de la Vie. La dimension corporelle et la dimension spirituelle sont indissociables : on jeune avec le corps parce que l'ame ne se separe pas du corps. Nous ne sommes pas des esprits desincarnes.
Comment se passe concretement le carême dans un monastere athonite ?
Claire VasseurPour un lecteur qui imagine la Sainte Montagne sans y avoir mis les pieds, pouvez-vous decrire une journee type pendant le Grand Carême ?
Père JoachimLa journee monastique commence tot. Vers quatre heures du matin, le simandron resonne — c'est cette planche de bois qu'on frappe rythmiquement et qui appelle a l'office. Nous nous levons, faisons une rapide ablution, et descendons a l'église. Les matines durent environ deux heures et s'enchainent avec la liturgie matinale. Pendant le carême, ces offices sont allonges : les Heures (première, troisieme, sixieme) sont chantees dans leur integralite, avec les psaumes, et la liturgie des Presanctifies remplace la liturgie complete les mercredis et vendredis.
Vers midi, c'est le repas principal — et souvent l'unique repas de la journee pendant le carême strict. La trapeza monastique sert un repas très simple : une soupe de legumineuses (lentilles, pois chiches, haricots), du pain noir, des olives, parfois un fruit. Les jours de xerophagie, pas d'huile : tout est cuit a l'eau ou cru. Le silence regne. Un moine lit a haute voix la vie d'un saint ou un texte des Pères pendant que les autres mangent. C'est la lectio orale du repas, très ancienne.
L'après-midi est partage entre travail manuel (jardin, atelier d'icones, copie de manuscrits, fabrication d'encens) et lecture spirituelle. Les vepres ont lieu vers seize heures. Les jours sans xerophagie, un second repas leger peut etre pris après vepres : un peu de pain, des olives, du the. La pannychide (prière du soir) cloture la journee vers vingt heures. Avant minuit, certains moines pratiquent leur "règle de cellule" personnelle — prière du cœur, lecture, prosternations. Le sommeil est court, environ cinq heures.
Une chose qu'il faut savoir : nous ne mangeons pas de viande, jamais, meme hors carême. La règle athonite n'autorisé pas la viande dans l'enceinte de la Sainte Montagne. Le carême ne fait donc qu'intensifier un rythme ascetique déjà installe : on retire le poisson (sauf les grandes fêtes), les laitages, l'huile certains jours. Pour le moine, le carême est une montee dans l'ascese ; pour le laic, c'est un point de depart.
Quelles sont les règles concretes du jeune orthodoxe ?
Claire VasseurPourriez-vous detailler, niveau par niveau, ce qu'on peut et ne peut pas manger pendant le Grand Carême ?
Père JoachimLes règles du Grand Carême sont structurees en quatre niveaux progressifs. On enleve, dans l'ordre : la viande, le poisson, les produits laitiers et les oeufs, puis l'huile et le vin. Les deux derniers cercles sont les plus stricts.
Le premier cercle, qui s'applique tout le carême, exclut la viande sous toutes ses formes : viande rouge, volaille, charcuterie, bouillon de viande. Le deuxieme cercle ajoute l'exclusion du poisson en général, sauf deux fêtes : l'Annonciation (25 mars) et le dimanche des Rameaux. Le troisieme cercle exclut les produits laitiers (lait, beurre, fromage, yaourt) et les oeufs. Le quatrieme cercle, le plus strict, exclut aussi l'huile et le vin : c'est la xerophagie integrale, qui s'applique le Lundi Pur (premier jour du carême) et le Vendredi Saint.
Les samedis et dimanches du carême, on relache : l'huile et le vin sont autorises, et c'est un signe théologique — le dimanche reste toujours un petit jour pascal, meme en carême. La seule exception est le Samedi Saint, ou le jeune reste strict jusqu'a la liturgie pascale de minuit. Notre guide complet du jeune et du carême orthodoxe detaille semaine par semaine les jours de relachement et les jours stricts.
Mais je voudrais insister : ces règles sont des repères monastiques. Aucun père spirituel raisonnable n'attend d'un laic qu'il les applique a la lettre. La règle vraie, c'est celle qu'on adapte avec son confesseur, en tenant compte de la santé, du travail, de la famille, de l'age. Saint Jean Climaque disait : "Ne demande pas plus que tu ne peux porter ; sinon tu tomberas, et l'orgueil t'aura plus blesse que l'ascese ne t'aurait gueri."
| Cercle | Interdit | Quand |
|---|---|---|
| Premier cercle | Viande (rouge, volaille, charcuterie, bouillon) | Tout le carême |
| Deuxieme cercle | Viande + poisson | Tout le carême, sauf Annonciation et Rameaux |
| Troisieme cercle | Viande, poisson, laitages, oeufs | Lundi-vendredi |
| Quatrieme cercle (xerophagie) | Tout, y compris huile et vin | Lundi Pur et Vendredi Saint |
Que repondez-vous aux laics qui trouvent les règles trop strictes ?
Claire VasseurBeaucoup de fidèles français decouvrent l'orthodoxie et sont saisis par la durete apparente du carême. Comment leur parler ?
Père JoachimJe leur dis d'abord : ne fuyez pas. Ce n'est pas si dur que ca en a l'air. Ensuite, je leur explique le principe de l'oikonomia, ce mot grec qui signifie "economie" mais designe en realite l'art pastoral d'adapter la règle aux circonstances. L'Église n'est pas un code-barres. La règle complete, c'est le cap monastique ; pour le laic, le père spirituel ajuste.
Il y a une parole forte d'un staretz russe du XIXe siècle, peut-etre Saint Theophane le Reclus : "Mieux vaut jeuner imparfaitement avec son père spirituel que parfaitement seul." L'autonomie ascetique est piegee. Sans regard exterieur, on tombe ou dans le relachement (on s'arrange tout le temps), ou dans la rigueur orgueilleuse (on en fait trop pour se prouver quelque chose). Le père spirituel est le miroir qui rend honnete.
Pour quelqu'un qui debute, je conseille toujours de commencer petit. La première annee, jeuner uniquement les mercredis et vendredis du carême — pas de viande, pas de laitages ces jours-la. Pour le reste, manger normalement. La deuxieme annee, on peut tenter la première et la dernière semaine en plus. La troisieme annee, peut-etre les sept semaines. C'est une montee progressive, comme on construit un muscle.
Et puis je leur rappelle qu'on ne se sauve pas par le jeune. On se sauve par la Croix du Christ. Le jeune est un instrument, pas une fin. Si quelqu'un me disait : "Mon Père, je ne peux pas jeuner mais je prie chaque jour", je lui dirais : continuez. Si on me disait : "Je jeune parfaitement mais je n'ai plus de prière", je m'inquieterais beaucoup plus.

Le jeune sans la prière a-t-il un sens ?
Claire VasseurVous avez évoque le triptyque jeune-prière-aumone. Pouvez-vous developper ce qu'il signifie dans la tradition orthodoxe ?
Père JoachimSaint Jean Cassien, dans ses Conferences ecrites au Ve siècle pour transmettre la sagesse des Pères du desert egyptien a l'Occident latin, est categorique : "Le jeune sans la prière ne nourrit que les vers." La formule est rude mais elle dit l'essentiel. Reduire le carême a une dietetique, c'est passer a cote.
Le triptyque jeune-prière-aumone est inseparable. Les trois sont nommes ensemble par le Christ dans le Sermon sur la Montagne (Matthieu 6). On donne, on prie, on jeune — et chaque fois, en secret, sans afficher. Les trois s'entretiennent mutuellement. Le jeune libere du temps et de l'argent : ce temps va a la prière, cet argent va a l'aumone. Sans prière, le jeune devient orgueil. Sans aumone, le jeune devient avarice deguisee. Sans jeune, la prière devient bavardage.
Concretement, je conseille de calculer ce qu'on n'aura pas depense en viande, alcool, restaurants, sucreries pendant le carême — et de donner cette somme. Pas a une cause vague, mais a une personne ou une œuvre concrete : un sans-abri rencontre, une famille en difficulte de la paroisse, une mission lointaine. L'aumone qui transforme le cœur, c'est celle qu'on donne en regardant le visage de l'autre.
Pour la prière, le carême demande une augmentation. Si on priait dix minutes le matin, on passe a vingt. Si on ne priait pas, on commence par cinq. La prière orthodoxe pour les debutants peut etre un guide utile pour structurer cette intensification. Le carême est le moment ou l'on quitte la prière de circonstance pour entrer dans une prière de règle, c'est-a-dire reguliere, fidèle, indifferente a l'humeur du jour.
Comment vivre le carême dans une vie professionnelle exigeante ?
Claire VasseurBeaucoup de lecteurs nous ecrivent qu'ils trouvent le carême incompatible avec leur metier — deplacements, dejeuners d'affaires, charge mentale. Que leur conseillez-vous ?
Père JoachimAvant d'entrer au monastere, j'ai travaille dix ans en entreprise. Je connais cette difficulte. La première chose a comprendre, c'est qu'il faut adapter sans renoncer. Le but n'est pas de devenir invivable au travail, ni de quitter son emploi. Le but est de transformer le quotidien.
Quelques conseils pratiques. Premier point : preparer son repas. Si on emporte sa lunchbox au bureau, on garde la maitrise de ce qu'on mange. Lentilles, riz, legumes, fruits — cela tient parfaitement dans un Tupperware. On evite la cantine ou la sandwicherie qui imposent leurs choix.
Deuxieme point : negocier les diners professionnels. Les jours stricts (lundi pur, mercredi, vendredi), eviter dans la mesure du possible. Si l'on ne peut pas, choisir un plat de poisson ou de legumes sans afficher ses motivations. Le Christ est très clair dans Matthieu 6:16-18 : "Quand vous jeunez, ne prenez pas un air sombre comme les hypocrites... toi, parfume ta tete et lave ton visage afin que les hommes ne voient pas que tu jeunes." L'ascese affichee est déjà recompensee : elle a recu son salaire d'estime sociale et n'a plus rien a attendre de Dieu.
Troisieme point : partager le carême avec la famille. Si l'on a un conjoint, des enfants, on cuisine ensemble des plats de carême savoureux. On en fait un projet de famille, pas un sacrifice solitaire. Les enfants peuvent participer a leur mesure : un jour de semaine sans bonbons, une prière du soir un peu plus longue, une petite somme pour l'aumone.
Quatrieme point : se mefier de la fatigue. Le carême combine a un travail intense peut user. Si on s'effondre physiquement, on devient irritable, mauvais avec son entourage, et l'ascese a echoue. Mieux vaut un carême tenu modestement qu'un carême heroique qui finit en burn-out de Semaine Sainte.
La prière de Jesus et le carême : quel lien ?
Claire VasseurLa prière du cœur, ou prière de Jesus, est centrale dans la spiritualite athonite. Pouvez-vous expliquer son lien avec le carême ?
Père JoachimLa prière de Jesus — "Seigneur Jesus-Christ, Fils de Dieu, aie pitie de moi pecheur" — est l'invocation continue du Nom du Christ. Elle remonte aux Pères du desert (Saint Macaire, Diadoque de Photicee) et a ete formalisee par les hesychastes du XIVe siècle (Saint Gregoire le Sinaite, Saint Gregoire Palamas). Le carême est le moment privilegie pour s'y plonger, parce que le silence interieur cree par le jeune et la simplification de la vie ouvre l'espace ou cette prière peut s'enraciner.
Concretement, on commence par dire la prière lentement, en respirant : a l'inspiration, "Seigneur Jesus-Christ, Fils de Dieu" ; a l'expiration, "aie pitie de moi pecheur". Cent fois par jour pour debuter. Avec un tchotki (chapelet de noeuds de laine) pour compter sans y penser. Progressivement, on augmente : trois cents, cinq cents, mille. Saint Theophane le Reclus, qui a beaucoup écrit sur la prière du cœur pour les laics, conseillait de la dire en marchant, en cuisinant, en attendant le metro — partout ou l'esprit serait inoccupe.
L'objectif n'est pas de "devenir bon a la prière". L'objectif est que le Nom du Christ descende du mental dans le cœur, c'est-a-dire qu'il devienne aussi naturel que la respiration. Le Père Sophrony de Sakharov, disciple de Saint Silouane l'Athonite, ecrivait que cette descente peut prendre des années, voire toute une vie. Le carême la prepare, sans la garantir.
Je donne un avertissement : ne pas se lancer seul dans la prière du cœur intensive. Sans direction spirituelle, on risque l'illusion (la prelest', en russe), c'est-a-dire la confusion des sensations psychiques avec les graces spirituelles. Commencer doucement, avec la prière vocale, et marcher avec un père spirituel.
Le Carême est la printemps de l'ame, le moment ou l'ame, comme la terre après l'hiver, retrouve sa fecondite.— Père Alexandre Schmemann, Le Grand Carême
Quel fruit cherche-t-on dans le carême orthodoxe ?
Claire VasseurAu terme de ces quarante-huit jours, qu'est-ce qu'on attend ? Une victoire ? Une transformation ? Un sentiment de paix ?
Père JoachimLe fruit du carême est paradoxal. Ce n'est ni la victoire, ni la transformation visible, ni la paix au sens psychologique. Le fruit du carême, c'est ce que le Psaume 50 (le grand psaume penitentiel chante chaque matin pendant le carême) appelle le cœur penitent : "Le sacrifice qui plait a Dieu, c'est un esprit brise ; un cœur brise et humilie, o Dieu, tu ne le meprises pas."
Concretement, ce sont les pleurs spirituels. Les Pères parlent du penthos, ce don des larmes qui n'est pas un sentimentalisme mais une lucidite douloureuse sur sa propre condition de creature blessee. Le Père Schmemann appelle cela "la joyeuse tristesse" du carême : on pleure ses pechs, mais cette tristesse n'est pas desespoir, elle est déjà traversee par l'esperance pascale.
On redecouvre sa fragilite. Sans viande, sans alcool, sans les anesthesiants ordinaires de la consommation, on touche du doigt sa propre dependance. On voit qu'on n'est pas l'auteur de sa vie, qu'on tient a un fil, et que ce fil est tendu par Dieu. Cette decouverte n'est pas humiliante : elle est liberatrice. On cesse de jouer le role de l'autosuffisant.
Et on se prepare a la Resurrection. Tout le carême tend vers la veillee pascale, le moment ou les fidèles se rassemblent dans l'église plongee dans l'obscurite et entendent le prêtre proclamer "Khristos voskres iz mertvykh" — "Le Christ est ressuscite des morts". A ce moment-la, ce qui a ete vecu pendant quarante-huit jours prend sens. La Semaine Sainte orthodoxe jour par jour est le pont qui mene a cette nuit lumineuse.
Mais surtout : le fruit du carême n'est jamais un accomplissement personnel. C'est un don de Dieu accueilli. On n'a pas conquis Dieu par son ascese ; on s'est mis dans une posture ou Dieu peut donner. Le carême est un grand acte d'humilite : on reconnait qu'on a besoin d'aide.
Idees recues sur le carême orthodoxe
Au fil de la correspondance, j'ai soumis au Père Joachim une serie d'affirmations courantes, glanees dans des conversations, des forums et des articles de presse. Voici son verdict.
"Le carême orthodoxe, c'est juste manger sans viande."
Faux. C'est l'erreur la plus courante. Reduire le carême a un régime, c'est en evacuer l'essentiel. Les quatre niveaux progressifs (viande, poisson, laitages-oeufs, huile-vin) ne sont qu'un cadre exterieur. Le carême exige d'augmenter la prière, l'aumone, la lecture spirituelle, la confession, la frequentation des offices. Sans cette dimension interieure, le jeune devient une simple privation alimentaire qui ne nourrit, comme le disait Saint Jean Cassien, "que les vers".
"Si je ne suis pas moine, je ne peux pas vraiment faire carême."
Faux. Toutes les Églises orthodoxes invitent l'ensemble des fidèles, et pas seulement les moines, a vivre le Grand Carême. Les règles complete sont monastiques, mais elles s'adaptent par oikonomia a la condition de chacun. Une mère de famille, un employe, un etudiant, un retraite, un malade : chacun peut entrer dans le carême a sa mesure. Le but est l'engagement du cœur, pas la performance ascetique.
"Faire carême va abimer ma santé."
Nuance. Le régime de carême bien conduit (legumineuses, cereales, legumes, fruits, huile d'olive le week-end) est très proche du régime mediterraneen, dont les benefices cardiovasculaires sont prouves. Pour la majorite des adultes en bonne santé, il n'y a aucun risque. En revanche, l'Église dispense expressement les femmes enceintes ou allaitantes, les enfants en croissance, les malades, les personnes agees, les travailleurs de force, les patients en traitement medical. En cas de pathologie (diabete, maladies inflammatoires, troubles alimentaires), une consultation medicale préalable est indispensable. La santé prime sur la règle.
"Plus on est strict, plus on est saint."
Faux et dangereux. Saint Jean Climaque, dans L'Echelle Sainte, met en garde contre "le cilice de l'orgueil" : l'ascete qui s'enorgueillit de ses jeunes a perdu davantage que celui qui mange un peu trop. L'orgueil ascetique est l'un des pieges les plus subtils de la vie spirituelle, parce qu'il s'habille de vertu. Mieux vaut un carême modere vecu dans l'humilite qu'un carême heroique vecu dans la comparaison et le mepris des autres.
"Le carême orthodoxe ne sert a rien sans confession."
Vrai. Le carême tend vers Paques, et Paques est avant tout l'eucharistie pascale célébrée dans la nuit du Samedi au Dimanche de la Resurrection. Sans confession sacramentelle, on ne communie pas. Et sans communion, le carême perd son orientation. Le but n'est pas le jeune en lui-meme : c'est de communier au Corps et au Sang du Christ ressuscite avec un cœur prepare. La confession au moins une fois pendant le carême — idealement plusieurs — est donc un acte aussi central que le jeune.
"Manger du poisson casse le carême."
Faux. Le poisson est explicitement autorisé lors de deux fêtes intercalees pendant le Grand Carême : l'Annonciation (25 mars), qui commemore l'annonce de l'incarnation par l'archange Gabriel a la Theotokos, et le dimanche des Rameaux, qui commemore l'entree triomphale du Christ a Jerusalem. Ces deux jours, on mange du poisson, on boit du vin, et on n'enleve rien d'autre. Cette règle ancienne souligne que le carême n'est pas une mecanique uniforme : il a des respirations liturgiques, des points hauts ou la grace de la fête interrompt l'ascese.

Les 5 conseils pratiques du Père Joachim
En cloture de notre échange, j'ai demande au Père Joachim de formuler cinq conseils synthetiques pour un fidèle francophone qui aborde son premier carême orthodoxe. Voici sa réponse, telle qu'il me l'a renvoyee.
- Commencer petit. La première annee, jeunez uniquement les mercredis et vendredis du carême : pas de viande, pas de laitages, pas d'oeufs ces deux jours par semaine. C'est déjà beaucoup pour qui n'a jamais jeune. La deuxieme annee, ajoutez la première et la dernière semaine. La troisieme annee, peut-etre tout le carême. Ce n'est pas une course.
- Adapter avec le père spirituel. Trouvez un prêtre orthodoxe avec qui vous etes en confiance et faites-lui votre première confession avant le carême. C'est lui qui ajustera la règle a votre vie. N'essayez pas de jeuner seul a partir d'un livre : la lecture donne le cap, mais la direction spirituelle donne le rythme.
- Garder la prière centrale. Trente minutes de prière et de lecture spirituelle par jour valent mille fois plus que cinquante jours de régime sans Dieu. Si vous deviez choisir entre tenir la règle alimentaire et tenir la règle de prière, choisissez la prière. Toujours.
- Eviter le jugement. Ne comparez jamais votre carême a celui des autres — ni en mieux ("je tiens, contrairement a eux"), ni en moins bien ("ils sont plus stricts, je suis nul"). Le carême est un chemin personnel devant Dieu. Le regard sur les autres tue l'humilite, qui est le premier fruit du carême.
- Ne pas s'effondrer si l'on craque. Vous mangerez un yaourt par distraction. Vous oublierez le mercredi. Vous craquerez sur du chocolat un soir de fatigue. Ce n'est pas grave. Relevez-vous, demandez pardon, continuez. Le Père Sophrony de Sakharov disait : "Le saint n'est pas celui qui ne tombe jamais ; le saint est celui qui tombe et qui se releve."
| Carême | Duree | Fête preparee |
|---|---|---|
| Grand Carême | 48 jours (Lundi Pur au Vendredi Saint) | Paques |
| Carême des saints Apôtres | Duree variable | Saints Pierre et Paul (29 juin) |
| Carême de la Dormition | 14 jours (1er-14 aout) | Dormition de la Mère de Dieu (15 aout) |
| Carême de la Nativite | 40 jours | Noël |
Au moment de cloturer cette correspondance, le Père Joachim m'a glisse une dernière phrase, que je transcris telle quelle : "Dites a vos lecteurs que la tradition orthodoxe russe en France a ete portee depuis un siècle par des paroisses, des monasteres et des communautés laiques qui ont vecu le carême dans la pauvrete et le deracinement. Si eux ont pu, vous pouvez. Vous etes les heritiers d'une foi qui a traverse les pires hivers du XXe siècle. Le carême est votre joie, pas votre fardeau."
Pour les lecteurs qui souhaitent comparer cette pratique avec le carême catholique romain — plus court, moins strict cote alimentaire, mais centre sur les memes axes de prière, jeune et partage —, le guide editorial du carême 2026 dans la tradition catholique publie par les paroisses de Saint-Fons et Feyzin présente les dates, les règles concretes du jeune et de l'abstinence, ainsi que des pistes pratiques pour vivre cette période dans une vie professionnelle moderne, en complement du present entretien orthodoxe.
Points clés à retenir
FAQ — Questions fréquentes
Questions fréquentes
Combien de temps dure le Grand Carême orthodoxe ?
Le Grand Carême orthodoxe dure 48 jours, du Lundi Pur (premier jour du carême, au lendemain du dimanche du Pardon) jusqu'au Vendredi Saint inclus. A cela s'ajoutent les jours de la Semaine Sainte (du Lundi Saint au Samedi Saint), qui constituent une période liturgique distincte mais marquee par un jeune encore plus strict. En tout, les fidèles vivent donc pres de huit semaines de préparation pascale, qui culminent dans la veillee pascale et la liturgie de la Resurrection.
Peut-on boire de l'alcool pendant le carême orthodoxe ?
Le vin est traditionnellement autorisé les samedis et dimanches du Grand Carême, ainsi que lors de quelques fêtes (Annonciation, dimanche des Rameaux). En semaine, le vin est interdit, sauf relachement particulier accorde par le père spirituel. Les spiritueux (vodka, whisky, etc.) sont généralement déconseillés pendant tout le carême, leur usage festif étant peu compatible avec l'esprit penitentiel de la période. La biere n'est pas explicitement mentionnee dans les règles anciennes mais suit en pratique le régime du vin.
Quels sont les 4 grands carêmes orthodoxes ?
L'Église orthodoxe connait quatre périodes de jeune majeures dans l'annee. Le Grand Carême precede Paques (48 jours plus la Semaine Sainte). Le carême des Saints Apôtres precede la fête des saints Pierre et Paul (29 juin) et debute le lundi après le dimanche de Tous-les-Saints, donc de duree variable selon la date de Paques. Le carême de la Dormition prepare la fête du 15 aout et dure deux semaines (du 1er au 14 aout). Le carême de la Nativite (parfois appele carême de l'Avent) precede Noël et dure quarante jours, du 15 novembre au 24 décembre dans le calendrier julien.
La xerophagie c'est quoi ?
La xerophagie (du grec xeros, sec, et phagein, manger) designe le régime alimentaire le plus strict du carême orthodoxe : on ne consomme que des aliments secs et non cuits a l'huile. Sont autorises le pain, les fruits frais ou secs, les legumes crus, les noix, les olives, le miel et l'eau. Sont exclus la viande, le poisson, les produits laitiers, les oeufs, mais aussi l'huile, le vin et tout aliment issu d'une cuisson grasse. Cette règle s'applique traditionnellement le Lundi Pur (premier jour du carême) et le Vendredi Saint, ainsi qu'a certains jours de semaine selon les typika monastiques.
Doit-on jeuner si on est invite chez quelqu'un qui ne fait pas carême ?
La tradition patristique privilegie la charite et l'hospitalite sur la rigueur du jeune. Saint Paul écrit aux Corinthiens : Si quelqu'un d'incroyant vous invite et que vous vouliez y aller, mangez de tout ce qu'on vous presentera, sans poser aucune question par motif de conscience (1 Corinthiens 10:27). On ne doit pas afficher son ascese ni embarrasser son hote. Si l'on souhaite preserver son jeune, on peut prevenir discretement avant l'invitation ou choisir parmi les plats proposes ceux qui respectent le régime ; mais refuser ostensiblement de manger releve plus de la pharisaisme que de la priete chretienne.

